Le chaland Béatrix charge des céréales à La Gacilly
Le chaland Béatrix charge des céréales à La Gacilly en 1910

Le long des routes de campagne comme aux abords de nombreux villages français, une même scène se répète : des poteaux téléphoniques en bois penchés, fendus, parfois carrément couchés dans les fossés.

Ce ruban étroit, souvent plat et paisible, n’a pas toujours été le territoire des promeneurs et des cyclistes : autrefois, il servait à tirer les péniches chargées de marchandises. Ces chemins, appelés chemins de halage, racontent une autre époque, celle où les rivières bretonnes étaient des artères commerciales essentielles.

Une invention au service du commerce fluvial

Avant l’arrivée du chemin de fer et le tramway d’IIle-et-Vilaine, de Rennes à Plélan (1898), puis Plélan à Redon (1911) via le Bout du pont à La Gacilly, la Bretagne intérieure dépendait largement des voies d’eau. Dès le XVIIe siècle, le développement du réseau fluvial – notamment les canaux de Nantes à Brest, de l’Ille-et-Rance ou du Blavet – nécessita l’aménagement de sentiers pour permettre le halage. Ce terme vient du verbe « haler », qui signifie tirer. Les embarcations étaient remontées à contre-courant à l’aide de cordes tirées par des chevaux, des bœufs ou parfois même par des hommes.

Le chemin de halage devait être assez large et entretenu pour permettre le passage des attelages. On y trouvait des bornes indiquant les distances, des auberges où les haleurs pouvaient se reposer. À cette époque, les rivières bretonnes transportaient le bois des Monts d’Arrée, le lin et le chanvre du Centre-Bretagne, ou encore le vin et le sel venus du sud.

Le halage désigne aussi ce mode de traction terrestre qui permettait de faire progresser une embarcation sur une rivière à l’aide d’une longue corde reliée à un harnais. Fixée en haut du mât, la corde passait au-dessus de la végétation et des arbres bordant la berge, évitant ainsi les accrocs. Le marinier, souvent accompagné de membres de sa famille, s’attelait à cette corde de soixante à quatre-vingts mètres de long grâce à un harnais appelé bricole. Ensemble, ils tiraient le bateau en marchant sur le chemin de halage – un sentier dégagé suivant le tracé de la voie navigable. Lorsque la traction était assurée par les animaux, le principe restait le même. Le cheval en était l’acteur principal, mais on employait aussi ânes, mulets ou bœufs selon les régions et les charges à transporter. L’animal portait un collier relié à un palonnier, dispositif qui permettait d’ajuster l’angle de traction, car il tirait le bateau légèrement de biais depuis la berge.

Mettre un chaland en mouvement exigeait un effort considérable : l’inertie initiale du bateau imposait une tension progressive sur la corde avant que celui-ci ne se mette à glisser. Une fois lancé, l’équilibre entre la force de traction et la fluidité de l’eau assurait une allure régulière, presque paisible. Ce rythme lent, imposé par l’effort des hommes ou des animaux, traduisait toute la rudesse et la patience du travail fluvial d’autrefois.

L’Aff, petite rivière à grande histoire

Parmi les cours d’eau bretons qui ont contribué à l’essor du halage, la rivière Aff occupe une place particulière. Elle prend naissance à la lisière de la forêt de Paimpont, en Ille-et-Vilaine, et sur le terrain du camp de Coëtquidan, avant de serpenter entre Quelneuc et Bruc-sur-Aff, puis de traverser doucement La Gacilly et Sixt-sur-Aff. Son tracé, long d’un peu plus de soixante-six kilomètres, marque par endroits la limite entre le Morbihan et l’Ille-et-Vilaine, avant de rejoindre l’Oust à Glénac. Ses affluents, l’Oyon et le Rahun, complètent ce petit bassin versant typiquement breton.

Selon l’Office de la langue bretonne, le nom Aff viendrait de la racine celtique aba, apparentée à aven, qui signifie simplement « rivière ». On retrouve d’ailleurs dans des textes du XIe siècle la forme ancienne Aeff, qui aurait évolué vers le nom actuel. Cette étymologie renforce encore le lien intime entre la langue, le paysage et les usages anciens du territoire.

Très tôt, l’Aff s’est imposée comme un axe de déplacement. Dans le cartulaire de Redon (IXe–Xe siècle), il est déjà question de bateaux circulant sur l’Oust et l’Aff jusqu’à Sixt-sur-Aff, activité suffisamment importante pour qu’un tonlieu – un droit de passage – soit perçu par les seigneurs du lieu.

Au XIXe siècle, la rivière connut une période de véritable essor. Par une ordonnance royale du 10 juillet 1835, l’Aff fut classée navigable sur un tronçon de près de neuf kilomètres, entre La Gacilly et le canal de Nantes à Brest. Sa largeur variait alors entre quinze et vingt-cinq mètres, et son tirant d’eau atteignait 1,6 mètre, permettant la circulation de péniches à chargement moyen, les « chalands nantais ». Mesurant entre vingt et vingt-six mètres de long, le chaland est traditionnellement construit en bois, parfois renforcé de pièces en fer. Cette embarcation robuste peut transporter jusqu’à cent tonnes de marchandises. Son tirant d’eau est d’environ quarante centimètres lorsqu’elle est vide et atteint près d’un mètre en pleine charge.

Jusqu’au XVIIIᵉ siècle, le chaland conserve la silhouette typique des bateaux fluviaux : la coque se relève à la proue et à la poupe pour former une « levée », ce qui lui permet d’accoster directement sur la grève. Il est en outre équipé d’un treuil horizontal à usages multiples – lever le mât, hisser ou déplacer de lourdes charges, ou encore faciliter diverses manœuvres.

En 1883, on recensait à La Gacilly, près de quatre cents bateaux, représentant un trafic de près de dix mille tonneaux de marchandises – un chiffre considérable pour un si modeste cours d’eau.

Du tirage à la traction mécanique

L’âge d’or du halage prit fin au XIXe siècle. Le progrès technique, d’abord avec la navigation à vapeur puis avec le chemin de fer, rendit obsolète cette méthode lente et coûteuse. Les chevaux disparurent peu à peu des berges. Les sentiers, privés de leur utilité économique, tombèrent dans l’oubli. Certains furent envahis par la végétation, d’autres servirent de passages ruraux pour les pêcheurs ou les riverains.

Pourtant, ces voies d’eau conservèrent une valeur patrimoniale forte. Elles symbolisaient le lien entre les hommes et la nature, entre effort et voyage. Dans les années 1970, alors que la Bretagne redécouvrait son patrimoine industriel et paysager, élus et associations commencèrent à restaurer les berges. Le but n’était plus de transporter des marchandises, mais de faire revivre un territoire. Désormais, les anciens chemins de halage constituent le cœur du réseau des véloroutes et voies vertes de Bretagne. Des dizaines de kilomètres de sentiers bordant le canal de Nantes à Brest, la Vilaine ou le Blavet sont ouverts aux randonneurs, cyclistes et kayakistes. Ces itinéraires doux allient patrimoine, nature et tourisme lent.

Le succès de ces reconversions repose sur une idée simple : en suivant le tracé du halage, on chemine toujours au plus près de la rivière. L’eau guide la route, les écluses rythment le parcours et chaque virage offre un fragment d’histoire. Les maisons éclusières, jadis logement des gardiens, accueillent parfois des expositions ou des gîtes d’étape. Les anciens ponts et ouvrages d’art rappellent la précision des ingénieurs de l’époque napoléonienne.

Une autre manière d’habiter le paysage

Ces chemins ne servent plus à transporter, mais à ralentir. Ils offrent un espace de respiration et de contemplation. Les promeneurs y croisent hérons, martins-pêcheurs et libellules, tandis que les canoës remplacent les péniches d’autrefois. En marchant sur ces sentiers, on expérimente le même rythme que les haleurs – un pas régulier, une lente avancée, une attention au fleuve.

Aujourd’hui, si les haleurs et les chalands nantais ont disparu du débarcadère de La Gacilly, l’Aff demeure le fil conducteur d’un paysage vivant. Son ancien chemin de halage, réaménagé en voie verte, invite désormais à la flânerie entre le déversoir gacilien, hameaux et bosquets, jusqu’au marais du Mortier à Glénac. Marcher sur ses berges, c’est suivre le sillage de plusieurs siècles d’histoire humaine, mêlant navigation et travail.