Les rues du village de La Gacilly cachent un secret haut en couleur : chaque hiver les arbres du centre ancien et des ruelles sont habillés de laine.
Qui donc enfile ces manteaux douillets aux troncs parfois cinquantenaires ? Ce sont les tricoteuses de La Gacilly, et plus précisément « Au fil des arbres », un collectif aussi inventif que chaleureux, qui fait de l’art urbain un vecteur de lien social et de poésie.
Aux racines d’une tradition originale
Le phénomène n’est pas l’apanage de La Gacilly, mais les rues fleuries du village breton, où s’expriment les artisans d’art, a su se l’approprier à sa manière : ici, le « yarn bombing » (ou tricot-graffiti) est devenu rituel. L’idée ? Prendre possession de l’espace public en enveloppant arbres, lampadaires ou encore mobiliers urbains de laine soigneusement tricotés ou crochetés à la main. Tout commence à l’approche de l’hiver. Quand la campagne alentour se fait grise, que la lumière baisse, on voit apparaître comme par magie, des bandes colorées de laine sur les troncs des gros tilleuls, voisins de la halle du marché couvert place Yves Rocher, et sur les arbres rue Saint-Vincent, rue du Relais postal, rue La Fayette. Ces tenues bariolées, faites de motifs et de textures variées, réveillent la ville. L’effet est immédiat : surprise, émerveillement et sourires. C’est là tout l’art des tricoteuses de La Gacilly.
Qui sont les tricoteuses ?
Le collectif s’est formé autour d’une passion partagée pour le travail du fil. Des femmes, mais aussi quelques hommes, animés par le goût de la maille ou l’envie d’apprendre, rejoignent ce groupe convivial. Les participants refusent tout élitisme et accueillent avec bienveillance toutes les bonnes volontés du village. Certains membres, forts de décennies d’expérience, transmettent aux autres leurs points secrets et leurs astuces de tricot, de crochet ou de couture.
La quantité de travail étant considérable, la plupart des tricoteuses œuvrent à domicile. Des rendez-vous réguliers à la médiathèque restent toutefois indispensables : ils permettent d’assurer le suivi du projet, de valider le choix des couleurs, de distribuer la laine (récupérée ou achetée), d’assembler les différentes pièces, mais surtout de se retrouver, d’échanger et de tisser du lien autour d’une boisson chaude et de quelques petits gâteaux.
Au fil des saisons, un véritable esprit de corps s’est développé. Les bandes colorées, triangles et pompons en laine, qui orneront plus tard les arbres, ne sont pas qu’un simple décor : chaque pièce porte l’empreinte singulière de sa créatrice ou de son créateur, qui y dépose un fragment de son histoire, un éclat de son humour.
L’art de transformer la rue
Dès le mois de février, une vingtaine de tricoteuses imaginent les parures qui orneront les arbres l’hiver suivant. Les troncs sélectionnés sont soigneusement mesurés afin de déterminer la taille des pièces à réaliser : des carrés multicolores de 15 centimètres de côté. Assemblés, ces morceaux forment des fourreaux parfaitement adaptés aux arbres. En novembre, selon le plan établi, les carrés prennent forme et certains patchworks évoquent de magnifiques écharpes chamarrées, si belles qu’on aimerait les porter. Vient alors le moment de leur installation : au début de l’hiver, le collectif, soutenu par quelques bénévoles, armé de fil, d’aiguilles et d’échelles, emmaillote chaque arbre de ses créations chaleureuses.
Habiller les arbres, ce n’est pas seulement un geste décoratif ou une excentricité à la bretonne. C’est un acte créatif qui questionne la frontière entre espace privé et espace public. Par ces interventions, les tricoteuses humanisent les ruelles, veinant la pierre froide de La Gacilly d’une énergie nouvelle. Pour les habitants, c’est aussi l’occasion de se retrouver. Le passage, ordinaire ou nonchalant, devient prétexte à l’échange : « Qui a réalisé ce motif ? », « Combien de temps cela prend-il ? », « Pourquoi tant de couleurs ? ». Ici, le « street art tricoté » est, au fond, un prétexte à la convivialité. Les passants, surtout les enfants, caressent les pièces, prennent des photos, échangent des regards amusés avec les auteurs, parfois encore anonymes. L’une des fiertés des tricoteuses de La Gacilly est de respecter l’esprit du village et son engagement écologique. La centaine d'arbres décorés ne sont ni blessés ni marqués : la laine est fixée avec précaution, sans colle ni agrafe, et retirée dès la fin de la saison froide ou après l’événement.
Le fil choisi est souvent naturel et biodégradable, parfois même recyclé d’anciens pulls. Par cette attention, les tricoteuses défendent un art doux, sans trace, ni pollution. Elles puisent également leur inspiration dans la palette végétale de La Gacilly, cité-jardin mondialement connue grâce à Yves Rocher, pour accorder leurs tons avec la floraison alentour ou colorer l’hiver d’une lueur optimiste. Le tricot urbain de La Gacilly ne recherche jamais la performance, mais la convivialité et l’imaginaire. Chaque morceau de laine devient ici prétexte à raconter, à rire, à se souvenir, à faire du « beau éphémère ». Les couleurs s’inspirent parfois des fêtes du village, du marché artisanal, de voyages, des thèmes du Festival Photo, autre grande fierté locale. À l’heure où la société célèbre l’innovation numérique, ces œuvres de laine, fragiles et humaines, offrent leur antidote : retour au fait main, au lâcher prise, à la surprise de l’inattendu, à l’art accessible et participatif.
Elles inspirent le village… et au-delà
Au fil des années, l’inspiration des tricoteuses de La Gacilly s’exporte lors du salon textile « Toutes Fibres Dehors » (Artemisia 2024) ou d’autres événements liés aux métiers d’art. Les artistes textiles régionaux et d’autres passionnés du fil viennent y présenter créations et installations, échanger savoir-faire et recettes. On célèbre alors le patrimoine du textile, l’exubérance des motifs et la communauté autour de la laine. La dynamique de la ville, tissée autour du respect de la nature, de l’artisanat et du lien social, trouve donc dans le yarn bombing un prolongement naturel. Au détour d’un matin d’hiver, se promener sous les branches habillées à La Gacilly, c’est entrer dans un conte où les héroïnes, filant la poésie du quotidien, donnent aux arbres une seconde peau pleine d’humanité.
Les tricoteuses de La Gacilly ne font pas que décorer leur village : elles tissent des liens, réchauffent les regards, inspirent l’entraide et la créativité. Grâce à elles, même au cœur du froid, le village ne cesse jamais de fleurir d’originalité et de chaleur humaine, donnant à l’hiver breton ses plus belles couleurs.
PS : « Au fil des arbres » est né durant l’hiver 2015, et les œuvres les plus récentes ont été présentées dans les rues en 2022. Le tricot s’est également invité dans les vitrines des artisans et commerçants de La Gacilly, servant de support à un concours d’écriture destiné aux enfants.